
« Comment marcher est devenu une action politique »
Je n'étais pas parti pour ça. Le 5 mars, sur ce banc face au sud à Strasbourg, avant même de faire mon premier pas, ce que je cherchais à fuir, c'était une lessiveuse - celle du monde professionnel, du téléphone qui n'arrête pas de sonner, de cette drogue numérique qui me retenait. Marcher, c'était une transgression intime, une fugue hors des rails du quotidien. Rien de plus. Et pourtant, kilomètre après kilomètre, porte après porte, cette fugue personnelle s'est mise à raconter autre chose : un rapport au territoire, à l'argent, à la confiance, à la citoyenneté. Sans l'avoir cherché, j'avais entamé une traversée politique de la France - au sens le plus ancien du mot, celui de la cité, de ce qui se joue entre les gens.
Marcher contre la vitesse et contre le prix de tout
La première chose que la marche m'a imposée, c'est un autre rapport au temps. Dès le premier jour, ce canal immobile près de Strasbourg m'avait semblé être un frein psychologique, un rappel que je n'avais pas le droit de me précipiter. Ce frein-là, je l'ai retrouvé partout : dans la lenteur obligatoire, dans l'impossibilité de "rentabiliser" une journée de marche. Et très vite, une question s'est imposée, héritée d'un précédent voyage à vélo : que laisserons-nous sur cette terre, surtout des souvenirs ou surtout des tickets de caisse ? Cette question, je l'ai posée à Cécile dans le Jura, qui me parlait avec une nostalgie lucide de l'hyper-monétisation et de l'hyper-virtualisation du monde. Elle avait raison de la poser : à mesure que j'avançais, dépouillé de presque tout, je constatais que ce qui restait au fond de moi, c'étaient deux passions increvables - l'horlogerie et la politique. Pas les écrans, pas la vitesse, pas la consommation. L'essentiel, débarrassé du superflu. Refuser la vitesse et le prix de tout, ce n'est pas un slogan : c'est une manière de voter avec ses pieds, chaque jour, pour un autre rapport au monde.
L'hospitalité comme économie parallèle
Mais le cœur politique du voyage, c'est l'hospitalité elle-même. Chaque soir, quelqu'un ouvrait une porte sans contrat, sans garantie, et surtout sans me connaître. Mika, à Vion, m'avait dit le plus simplement du monde : "Tu fermes en partant demain, prends le lit, moi je vais sur le canapé, et fais comme chez toi." Mickaël, à qui je n'avais jamais parlé, m'avait laissé un saucisson sur le bar et toute sa maison, avec un mot griffonné : "tu te gênes pas." À Camarès, on m'a ouvert la porte de la "maison commune" comme une évidence - un lieu géré collectivement, ouvert à tous, sans qu'on me demande rien en retour. Et à Gy, j'ai vu un barbier coiffer gratuitement toute une bande d'amis qui s'étaient cotisés pour lui acheter son matériel : une micro-société qui, sous mes yeux, fonctionnait mieux que beaucoup de grandes.
Cette économie du don n'a une vraie portée politique que par contraste avec la seule fois où elle a été rompue. À Louhans, une femme a fini par accepter de m'héberger - mais contre 35 euros en liquide et une photo de ma carte d'identité, par l'intermédiaire d'un homme qu'elle manipulait. Sur le moment, j'ai été dégoûté. Pas tant par la somme, dérisoire au regard de tous les accueils gratuits que j'avais reçus, mais parce que cette transaction avait introduit, d'un coup, la méfiance, le contrôle, la preuve d'identité - tout ce dont le reste du voyage m'avait précisément libéré. Ce contraste m'a fait comprendre que l'hospitalité que je recevais partout ailleurs n'était pas de la charité ponctuelle : c'était un système, discret, parallèle, qui repose sur la confiance plutôt que sur le contrat, et qui irrigue une grande partie de la France rurale sans qu'on en parle jamais.
Marcher, c'est exercer son territoire
Vers la fin du parcours, en traversant le Tarn-et-Garonne, une idée m'est venue avec une force inattendue : je me sens chez moi partout, et c'est normal - je suis français. En Alsace comme dans le Gers, j'ai la même légitimité que dans ma rue. On croit souvent que notre "chez nous" se limite à l'endroit où l'on est né. Mais ce territoire m'appartient dans toute son étendue, et inversement, j'appartiens à tout ce territoire. Marcher 1 300 km, c'est faire de cette appartenance une expérience physique, vécue, et non plus une formule abstraite ou administrative. Et ce constat a eu une conséquence inattendue : Saint-Jean-de-Luz, ma ville, mon port d'arrivée, n'était plus un refuge par défaut, mais devenait un choix - un attachement décidé, conscient, et donc, je crois, plus politique encore qu'avant. Choisir son appartenance plutôt que la subir, c'est peut-être la forme la plus simple de citoyenneté qui existe.
Marcher contre le spectacle politique
Sur la route, la politique m'a aussi rattrapé par la radio - celle que j'écoutais en marchant dans le Gers, le jour où Marine Le Pen a été déclarée inéligible. Ce qui m'a frappé, ce n'était pas la nouvelle elle-même, mais tout ce qui l'entourait : des heures de commentaires qui remplissaient l'espace sans rien dire, un teasing permanent, "les Feux de l'amour politiques" où les rôles sont distribués depuis longtemps et ne changent jamais. Cette politique-là, vue de la route, semblait flotter au-dessus du pays, sans y toucher.
Et pourtant, la vraie politique, je la trouvais ailleurs : à la table de Renaud et Audrey, à Cadalen, où l'on a parlé pendant toute une soirée d'engagement citoyen, de manque de lieux de rencontre dans le village, des municipales de 2026 - une conversation ancrée, pleine de sens, à mille lieues du bruit médiatique. Ou encore dans ces explications très concrètes sur la disparition du comté AOP dans le Jura, faute d'assez d'herbe pour nourrir les vaches selon le cahier des charges : une politique agricole qui se lit dans une cave à fromage, pas dans un hémicycle. C'est cette politique du contact direct, lente, horizontale, que j'ai voulu adresser au Président lui-même, dans ma dernière lettre avant l'arrivée : qu'il s'octroie, lui aussi, ce luxe d'aller à la rencontre de ceux qui font la France, qui la vivent et qui l'incarnent - plutôt que de la gouverner à distance.
Les deux France
À force d'avancer, une phrase m'est revenue souvent, presque comme un refrain : il y a la France des métropoles, dense, nerveuse, où l'on s'isole dans la foule - et celle des villages, où l'on se regarde, où l'on se parle, où la simplicité devient richesse. Dans l'une, on vend le beau ; dans l'autre, on l'offre. Marcher, c'est passer son temps à traverser la frontière invisible entre ces deux France : celle des usines fermées, des gares désertées, des commerces qui n'existent plus, et celle qui continue malgré tout - par des systèmes d'entraide sans règle écrite, par des familles qui construisent leur maison de leurs mains, par une femme seule qui monte de toutes pièces le festival de street-art de son village. Être reçu dans ces foyers, écouter ce qu'ils ont à dire, c'est déjà un acte d'attention envers une partie du pays dont on parle beaucoup, mais que l'on visite rarement.
Ne jamais terminer son chemin
Si la marche est devenue un acte politique, ce n'est donc pas parce qu'elle portait un programme ou un message à délivrer. C'est parce qu'elle a été, pendant trente-trois jours, une manière concrète de refuser les termes par défaut du monde - sa vitesse, son prix, sa méfiance, sa distance entre ceux qui gouvernent et ceux qui vivent - et de leur substituer autre chose : la lenteur, le don, la confiance, le contact. "L'effort n'est rien, le départ est un monument." La France occupée va me récupérer, je le sais. Mais je sais aussi que cette autre France, celle que j'ai traversée à pied, continue d'exister, accessible, prête à ouvrir sa porte - et qu'il suffira, un jour, de refaire la grève, et de repartir.
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